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Irina Ionesco (wikipédia)

 

My Little Princess

Semaine critique - Séances spéciales
France / sortie le 29.06.2011


MÈRE AGITÉE





"Parce que tu penses que s'exprimer par l'image, c'est ne rien foutre ?"

C'est un curieux sentiment d'ambivalence qui reste après avoir vu My little princess. Eva Ionesco met en scène sa jeunesse pervertie par sa relation avec sa mère qui a fait de sa petite fille le modèle de ses photographies érotiques. Le critique Charles Tesson (et nouveau sélectionneur de la Semaine de la critique) avait présenté My little princess ainsi : "le film a su éviter de devenir le proxénète de son sujet." C'est un joli compliment pour valoriser la réalisatrice mais on est tenté de penser le contraire : la jeune femme exploite ses griefs contre sa mère (qu'elle accuse d'avoir v(i)olé son enfance) pour un règlement de comptes familial sur la place publique. Le plus intéressant est ce qu'il en ressort : un amour entre une fille et sa mère qui existe même s'il n'arrive pas à s'exprimer. Jusqu'à la déchirure irréparable.

Eva Ionesco est un nom qui ne symbolise rien dans nos années 2000 ; My little princess est l'évocation éthéré de souvenirs qui aujourd'hui pourraient scandaliser. Elle est la fille de la photographe Irina Ionesco dont la célébrité dans le monde de l'art s'est construite sur des photographies où sa fille pas encore adolescente posait dans des postures érotisées. C'était les années 70 et on ne parlait pas encore de pédo-pornographie. Certains admiraient son audace quand d'autres condamnaient son amoralité. Ces photographies ont été publiées en couverture de plusieurs magazines tout en questionnant l'exploitation de l'image du corps d'une enfant. En grandissant, Eva Ionesco a voulu essayer de stopper la diffusion de ces photos alors que sa mère a toujours voulu en conserver les droits d'utilisation. Le film traite avec pudeur cette brouille entre fille et mère et se concentre surtout sur les conditions de création de ces photographies, qui fabriquent ce lien invisible et pervers entre les deux femmes : admiration et narcissisme, amour incontrôlé et détestation inconsciente, mal être et reconnaissance.

My little princess s'ouvre sur le portrait de trois femmes de trois générations qui sont seules bien qu'elles vivent ensemble : la grand-mère d'origine roumaine prie le ciel de veiller sur sa petite fille pendant que la mère, une femme fantasque, n'est présente que par intermittence. Le film prend quelques distances avec l'histoire personnelle de la réalisatrice. Ainsi, sa mère Irina devient Hannah, incarnée par Isabelle Huppert, et Eva devient une fillette d'une dizaine d'années appelée Violetta et jouée par la débutante Anamaria Vartolomei, qui est la vraie révélation du film. La fille, la mère et la grand-mère vivent en bordure de Paris et en bordure de la vie, en face d'un cimetière ; mais Hannah veut briller en ville et être au centre des attentions. Elle vivote près d'artistes tout en voulant en être une, et elle s'essaye à la photographie. Elle trouve sa voie en faisant poser sa fille Violetta avec des robes adultes et du maquillage dans un décorum gothique. Au départ, la petite se prête au jeu des déguisements car c'est pour elle un moment privilégié avec sa mère trop souvent absente. Les photographies deviennent plus composées et plus intéressantes en faisant poser sa fille dans des postures de femme-enfant qui appellent un regard plus sensuel…

Si la cinéaste échoue parfois à faire ressentir son point de vue de petite fille qui a souffert, elle réussit plutôt bien à rendre compte de la personnalité insaisissable de sa mère. Celle-ci habille sa fille avec des robes de princesse, la place sur un trône, l'idolâtre, la rend icône : elle ne veut pas admettre le côté amoral de ses photos qui l'enrichissent mais qui vont la perdre. Hors des réalités, fantasmant autant que s'illusionnant, cette bohème n'a rien de maternelle, rien d'autre qu'une Reine dévastatrice se perdant dans son propre miroir : celui de ses photos, celui de sa fille, plus jeune, plus belle... Ce refus de vieillir, de finir en "loser", la mène à sa déchéance, à sa solitude.
L'époque faisait aussi que l'érotisation de la nymphette était dans l'air du temps : en 1978 sortait au cinéma La petite de Louis Malle avec une adolescente dans un bordel jouée par Brooke Shields, qui elle aussi avait été modèle nue à dix ans pour des photographies…

Mais la caméra reste trop sage, trop evanescente et le scénario trop brouillon ne rivalise pas assez avec la personnalité excentrique de sa mère (les photos de Irina Ionesco n'ont été tendance que pendant une période avant d'être oubliées) sans insister explicitement sur la souffrance de l'enfant (d'ailleurs dans le film la fille s'habille et se maquille elle-même en 'bimbo' pour aller à l'école). Malgré la gêne en voyant cette petite fille devenir l'objet de toutes les convoitises érotomanes, l'oeuvre glisse comme du papier glacé sur la peau.. Le discours ultra-libertaire de la mère face aux réticences grandissantes de son jeune modèle est bien représentatif de son époque (la fin des années 70), mais aujourd'hui il refroidit ou indiffère. C'est à travers ces détails (un dialogue, un plan de quelques secondes sur Violetta isolée à l'école, un regard qui se voile...) que transparaît toute la tristesse et la souffrance de la petite fille, hélas pas assez exmploitée.

Au coeur du film, on sent cette jeunesse gâchée par l'exploitation du corps et de l'image. Un dialogue condense à lui seul le film, lorsque la fille lance avec colère à sa mère : "Tu te sers de moi pour qu'on te regarde." Mais tout comme sa mère Irina Ionesco exploitait l'innocence de sa fille pour exister en tant qu'artiste photographe, on peut avoir le sentiment qu'avec ce film, c'est peut-être la fille Eva qui exploite la culpabilité de sa mère pour exister en tant qu'artiste réalisatrice de cinéma. Cette perversion se diffuse alors comme un poison revanchard dans nos mémoires.

Kristofy



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