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Des filles en noir

Quinzaine des réalisateurs - Compétition
France / sortie le 03.11.2010


L’ÂME A VIF





"Tout le monde fait semblant tout le temps. Le pire, c’est qu’on est déjà comme eux."

C’est vrai, au cinéma, la chronique adolescente tient presque de l’exercice de style. Pour autant, les réalisateurs ont raison de continuer à ausculter cette période de la vie qui cristallise à la fois tous les possibles et tous les mal-êtres, surtout lorsqu’ils parviennent comme Jean-Paul Civeyrac à en tirer un instantanée à la fois générationnel et universel. Ses deux héroïnes, Noémie et Priscilla, ressemblent en effet à des allégories de l’adolescence telle qu’on l’imagine au moins depuis le 19e siècle : radicale, follement romantique, avide d’absolu et d’infini. Mais en même temps, ce sont des jeunes filles de leur époque, accrochées à leur téléphone portable et déçue par une société qui ne leur propose que des modèles caduques et un avenir au rabais. Du haut de leur jeunesse, elles font le compte de tout ce qui manque dans l’existence terne et monotone qu’on leur fait miroiter. Plus elles cherchent leur place et moins elles la trouvent.

Le réalisateur capte et dépeint avec beaucoup de justesse ce mal de vivre qui dévore les deux personnages, leur donnant l’impression que rien ne sert à rien, que rien ne vaut la peine, que la vie est une mascarade dénuée d’intérêt. En tant que spectateur, on se prend frontalement cette énergie négative, presque destructrice. Encore un peu, et elle serait communicative. Heureusement, le cinéaste met immédiatement entre les adolescentes et nous une distance à salutaire, notamment à travers des dialogues extrêmement écrits qui rappellent sans cesse qu’il s’agit d’une fiction. Un procédé presque théâtral efficace mais non dénué de défauts. Ainsi, par moments, les dialogues entre Noémie et Priscilla sonnent faux et manquent de légèreté, surtout cette manière qu’elles ont de toujours répéter le prénom de l’autre. Cela peut être une véritable gêne si l’on se prend à penser qu’elles sont maniérées, donc non sincères l’une envers l’autre. Mais si l’on dépasse cette impression, c’est un soulagement de se sentir extérieur à une action de plus en plus anxiogène.

Car on sent monter la douleur et la violence qui conduisent finalement les deux jeunes filles à songer à l’irréparable. Ce n’est pas un basculement violent mais une succession de déceptions et de prises de conscience. Face à elles, les "institutions" (école, police, famille) sont impuissantes. Pire, elles ont recours à des phrases vides et creuses, mécaniquement débitées sans y croire. L’incompréhension est totale, des deux côtés. Comme si elles parlaient un langage différent ou venaient d’une autre planète. Cette impression de différence insurmontable, de non appartenance au groupe, est d’autant plus flagrante que la relation qui unit les deux jeunes filles est elle passionnée, presque fusionnelle. Elles se sentent à la fois rassurées d’avoir trouvé un alter ego et galvanisées dans leur refus de se laisser enfermer dans des cases. D’ailleurs la seule "filiation" qu’elles reconnaissaient, mi-bravache, mi-sincère, c’est avec l’écrivain allemand Heinrich von Kleist. Le chantre de l’impossibilité de vivre, qui se suicida aux côtés de sa maîtresse, Henriette Vogel !

Au final, le film est si efficace dans sa peinture d’une indicible douleur conduisant à des pulsions suicidaires, que lorsqu’il tente de distiller un message d’espoir, on est moins convaincu. La dernière partie du film semble ainsi "en deça" du reste, plus conventionnelle. La "rédemption" vient trop vite, de manière presque manichéenne. Du fait de la construction très découpée, on ne saisit pas le cheminement qui conduit Noémie à une convalescence apaisée. Elise Lhomeau, sur le fil, y est malgré tout excellente, comme tout au long du film, et à l’image de sa partenaire Léa Tissier. Au-delà de l’œuvre cinématographique, intense et marquante, ce sont elles dont on se souviendra, de leur vitalité et de leurs beaux visages ravagés par la fièvre.

MpM



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