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Le roi de l'évasion

Quinzaine des réalisateurs - Compétition
France / sortie le 15.07.2009


L'AMOUR EN FUITE





"Si tu pars maintenant, c'est la fin de la drague sauvage à Albi"

Avec son physique de catcheur à la Fernando Botero, Armand Lacourtade regarde la vie passer avec ses yeux bleus délavés. Quand le spectateur fait sa connaissance, ce quadra gay est coincé entre un agriculteur célibataire et sa mère. Tous deux discutent de la couleur d’un tracteur. Bleu ou rouge ? Quel ton ira le mieux avec le blond des blés ? … L’agriculteur penche pour l’un. La mère insiste pour l’autre. Le vendeur, au milieu, plane, n’insiste pas. La mère s’éclipse. Le client propose un rendez-vous « entre hommes » à Armand qui bredouille.
L’achat de l’engin agricole est reporté. Au grand dam de Durandot, le patron au caractère aussi sombre et broussailleux que ses sourcils. Mais le directeur vociférant n’est pas tout à fait mauvais puisqu’il a mis au monde une fille belle comme le jour. Une mineure qui répond au doux nom de Curly comme un petit gâteau pour l’apéro !

Quand le chemin de la gamine croise celui du gros vendeur de tracteur, l’ado prend l’homo ordinaire et plutôt lâche pour un héros. S’entiche de lui. Lui colle aux basques. Lui court après. Si bien qu’Armand finit par enlever Curly. Devient son amant. En un mot, fait son « coming in » !

La sirène du Tarn et Garonne

Avec Le roi de l’évasion, Alain Guiraudie signe sa Sirène du Mississipi en suivant la fuite d’un couple au ban de la société. Parce que Curly (gracieuse et délicieuse Hafsia Herzi) n’a pas la majorité, parce qu’Armand (massif et envoûtant Ludovic Berthillot) vire soudain sa cuti, le village organise une battue pour mettre la main sur les amants interdits. Telle une Beurette-Neige avec ses cheveux noirs comme l’ébène et son petit cul adorable, tel un Doudou-Frankenstein au derrière tout rose et dodu, Curly et Armand forment un drôle de couple en cavale qui s’enfonce et qui s’aime dans la forêt. Ils finissent par échouer dans une ferme où le quotidien s’organise tant mal que bien.

Comme Marion Bergamo (Catherine Deneuve dans La sirène du Mississipi), Curly prend les rênes des sentiments avec toute la fougue et l’inconscience de la jeunesse. Armand, lui, ressemble à Louis Mahé (Jean-Paul Belmondo). Homme fade, il accepte d’être entraîné dans cette évasion parce que la jeune fille lui fait croire qu’il en est le roi. Chez François Truffaut comme chez Alain Guiraudie, les pourchassés se réfugient dans une chaumière. Si Marion Bergamo s’éveille alors à l’amour, le personnage d’Armand, lui, renaît à ses anciens penchants. Si Marion tente d’empoisonner Louis, Armand ligote Curly et l’abandonne au bord d’un chemin. Peu glorieux, il court rejoindre en slip ses potes paysans.

Mandragore de rêve

Même si Le roi de l’évasion n’atteint pas le lyrisme et la profondeur de Ce Vieux rêve qui bouge (2001), comment ne pas s’incliner devant le dernier long-métrage d’Alain Guiraudie tant sa liberté de création fait un formidable pied de nez aux comédies françaises formatées par l’accès au prime time TV. Avec Pas de repos pour les braves (2003) et Voici venu le temps (2005), le cinéaste crée un nouveau concept de personnage : l’homo rural. Il lâche ce spécimen dans son sud-ouest natal, le multiplie parmi les ouvriers, les bergers et les paysans, l’épanouit dans un univers où se côtoient le western, le récit picaresque et le conte philosophique, l’allume enfin avec une bonne dose de fantastique.

Si l’histoire de ce roi de rien du tout semble loufoque, voire absurde, elle traite avec subtilité du pouvoir qu’ont les jeunes femmes à doper les gros bébés avec leurs sentiments. Elle illustre à souhait la maxime de François Truffaut : « En amour, les hommes sont des amateurs et les femmes sont des professionnelles. ».
Curly flatte la vanité d’Armand. Celui-ci, las des plans sexe sans lendemain, succombe en espérant connaître une relation différente, rangée, imprégnée du modèle majoritaire. C’est en devenant à son corps défendant le roi de l’évasion (Armand s’échappe de lui-même avant tout…) que le vendeur revient non seulement à sa nature homosexuelle, mais assume aussi ses penchants gérontophiles. Comment ?... Grâce à la « dourougne », une racine aphrodisiaque poussant dans les sous-bois du Tarn et Garonne, une mandragore naturelle mi-Viagra, mi-EPO que croquent à belles dents les hommes du film. Résultat, tous en pincent pour Armand, gros phoque tout nu qui termine son parcours parmi ses prétendants !

Champ de drague

Alain Guiraudie s’y entend comme personne pour transformer la campagne en champ de drague où les agriculteurs goûtent du plaisir de la queue et succombent à la tendresse d’un baiser profond. Une fois encore, le réalisateur offre à ses comédiens une direction d’acteur tellement précise que tous semblent redevenir débutants, vierges, amateurs dans le sens le plus noble du terme. Il faut voir Pascal Aubert en vieux briscard ravir le corps et le cœur d’Armand et aussi François Clavier en commissaire hiératique. Son interprétation rappelle celle d’Eusebio Poncela, l’inspecteur de police dont les yeux bleus caressent l’entrejambe des toréadors dans Matador de Pedro Almodovar. Alain Guiraudie, lui, n’hésite pas à filmer au grand air les corps trop gras, les cous flapis, les fesses raplapla et les poils blanchis par la course du temps.
Au son des riffs somptueux de Xavier Boussiron, tous les personnages du Roi de l’évasion s’agitent d’une façon drôlement humaine parce que leur créateur généreux leur accorde le droit au doute, à la vieillesse, à la diversité physique, sexuelle et sentimentale.
Et moi, spectateur tout excité, je me mets à rêver qu’une forêt ensoleillée où pousse la « dourougne » existe vraiment. Je la baptise « Le Bel au Bois d’Armand », je me désape et, en tenue d’Adam, j’y cours sur-le-champ !


benoît



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