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Un prophète

Sélection officielle - Compétition
France


DANS SA TETE





"5 000 euros et 25 kilos de hash, tout ça en une seule journée ?"

Mince (ou chic), encore un film de prison ! Selon son rapport à ce genre cinématographique extrêmement codifié, le spectateur risque de recevoir très différemment le nouveau film de Jacques Audiard, qui semble aussi son moins personnel. Le réalisateur suit en effet le schéma narratif relativement classique d’une initiation brutale et violente conduisant un petit malfrat à survivre à l’univers carcéral en s’alliant aux plus forts. La première partie du film semble assez légèrement cousue de fil blanc, en même temps que d’une dureté extrême.

Mais Un prophète est suffisamment long et dense (probablement trop) pour offrir d’autres perspectives. Sans aller jusqu’à vraiment surprendre, il nous entraîne dans les méandres politiques et diplomatiques de ce microcosme où, comme dans le reste de la société, tout est question de pouvoir, d’argent et d’opportunité. En jouant sur plusieurs tableaux à la fois, Malik prend de gros risques mais fait aussi preuve d’une plus grande intelligence que les autres. Au lieu de construire son avenir à la force de ses poings, il le planifie dans une sorte de jeu de billard à trois ou quatre bandes.

cynisme et désenchantement

Si l’on s’attache à ses pas, c’est en partie grâce à Tahar Rahim qui, pour son premier rôle au cinéma, explose littéralement. Il incarne avec beaucoup d’ambivalence ce personnage mi-fragile, mi-révolté qui est capable de tourner à son avantage le véritable enfer dans lequel il se retrouve. Sa plus grande force, c’est peut-être celle de ne pas être un personnage sympathique que l’on soutiendrait inconditionnellement pendant tout le film. Au contraire, son évolution est complexe, presque dérangeante, dénotant un immense cynisme, et aussi beaucoup de désenchantement. La réhabilitation, ici, n’est qu’un mot utilisé pour tromper les juges et les gardiens.

Même si le réalisateur laisse globalement de côté tout message politique à l’encontre de la situation carcérale, il en montre très bien les coulisses. Comment un petit voyou devient un gros caïd par nécessité (survivre), par confort (les "gros" ont droit à un traitement de faveur), par aspiration (tentation du fric et du pouvoir), et par imitation (en côtoyant de vrais durs, on apprend vite à leur ressembler). Mais aussi comment cette société miniature s’organise de fait en clans, presque en castes ethniques, et permet de recruter en permanence de nouvelles recrues pour telle ou telle cause, dans un jeu de manipulation permanente et perverse.

Toutefois, Un prophète n’est pas un film à thèse. Poursuivant l’exploration de certains des thèmes qui lui sont chers comme l’initiation et la recherche de sa propre voie, Jacques Audiard réalise un polar magistralement mis en images doté d’une mise en scène ample et complexe, presque parfaite. Son style semble s’être encore affiné depuis De battre mon cœur s’est arrêté, et il filme avec un mélange d’âpreté et de lyrisme des scènes pourtant passe-partout et vues mille fois, qu’il s’agisse de règlements de compte en prison ou d’une étonnante fusillade dans une voiture. Probablement plus que son histoire, c’est ce sens de l’esthétisme percutant mais tout en retenue qui fait d’Un prophète une très belle œuvre de cinéma.

MpM



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