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Elève libre

Quinzaine des réalisateurs - Compétition
Belgique


MANIPULE-A-TORD







Joachim Lafosse, cinéaste belge, aime disséquer l’univers familial pour l’entraîner vers des zones mouvantes où la brutalité règne au physique comme au psychologique. Dans Nue propriété, deux fils en mal d’autorité paternelle prenaient le pouvoir du domicile familial et assujettissaient leur mère.

Dans Elève libre, les parents ont déserté le terrain en laissant deux frères livrés à eux-mêmes. Si l’aîné est accessoire à l’histoire, Jonas le cadet recherche inconsciemment un substitut d’autorité. En vain. Il excelle au tennis sans pour autant avoir l’étoffe d’un champion. Son entraîneur, lointaine figure fondatrice qui ne fait que passer dans le film, le renvoie aux études. Impasse fatale pour Jonas le cancre qui collectionne les redoublements.

Ce contexte fragile ajouté aux premiers émois sexuels de l’adolescence expose le jeune garçon aux influences les plus troubles, les plus redoutables, les plus perverses. Elles revêtent le visage de Pierre, la trentaine brillante, qui prend en charge l’éducation scolaire de Jonas. Gratuitement dans les formes. Mais dans le fond, en échange d’un prix terrible dont le jeune garçon va faire les frais.

La belle surprise du quatrième long métrage de Joachim Lafosse réside dans le choix et la direction d’acteurs des deux personnages principaux :
- Jonas alias Jonas Bloquet : à l’orée de l’adolescence, il possède un regard d’une telle limpidité qu’il est possible d’y lire le moindre frémissement. Ses passages de l’étonnement à l’amusement, puis à l’angoisse offre au film des pépites d’émotions.
- Pierre alias Jonathan Zaccaï : Pour apporter de l’opacité au personnage de Pierre, Lafosse gomme l’apparence sexy de ce brillant acteur. Son costume, toujours le même, composé d’un pantalon marine, d’une chemise bleue ouverte d’un seul bouton sur un tee-shirt blanc ras du coup, cache le corps du comédien. Lui apporte un côté austère, presque monastique. Cette paroi vestimentaire favorise la confiance de Jonas qui s’en remet totalement à son précepteur providentiel.

Joachim Lafosse a choisi le format Scope pour illustrer son récit. Il a raison. Ce format prend ici toute sa valeur car il permet de regrouper plusieurs personnages dans un seul plan. Pendant les séquences de repas, scènes d’où se dégage un parfum très sexuel, une lente chorégraphie de la caméra entoure les convives. Elle symbolise l’emprise de Pierre. Ce mouvement de l’image à la fois lourd et circulaire évolue tels les anneaux d’un reptile. Favorisé par la lumière froide et sophistiquée d’Hichame Alaouié, l’étau de Pierre se resserre sur Jonas comme le serpent Kaa autour de Mowgli dans le Livre de la jungle (pas le Walt Disney, mais le Ruyard Kipling).

Le plan du film le plus terrifiant est muet. Le salon de Pierre plongé dans la pénombre est éclairé par un écran de télévision. Jonas et Pierre sont assis dans un fauteuil différent. Pierre, accaparé par les images, dévore goulûment une cuisse de poulet. Jonas, sur ses gardes, le regarde en coin. Ses yeux effrayés par la mastication de Pierre dénoncent la brutalité du carnassier qui l’héberge.

Qui trop dérange mal oppresse

Elève libre traite plus de l’anthropophagie mentale que de la pédophilie. Ce cannibalisme psychologique n’est pas sans rappeler les spirales infernales de The servant et de Violence et passion. Mais Lafosse n’est pas Losey, ni Visconti. À force de ne jamais vouloir montrer l’ingérence corporelle dont Jonas est la victime, le film se tient à la périphérie de l’effroi de son propos. Là où le spectateur devrait être oppressé jusqu’à l’insoutenable, il n’est que dérangé – ce qui n’est pas peu – à cause du parti pris de la mise en scène. Les gros plans, procédés abusifs qui soulignent la pénétration mentale, finissent par diluer la tension dramatique. Joachim Lafosse possède-t-il la carrure cinématographique nécessaire pour assumer de plein front un sujet aussi troublant sexuellement, aussi complexe psychologiquement ?...

Pourtant, le dernier plan d’Elève libre est particulièrement réussi. Jonas, au milieu d’élèves de son âge, pousse un soupir de soulagement lorsqu’il entend son nom prononcé hors champ. Cette scène de réintégration intime et sociale est d’une grande subtilité. Après ses épreuves au sens scolaire et humain du terme, la fraîcheur du jeune garçon semble intacte. Mais faut-il se fier aux apparences ? Les souillures d’un esprit et d’un corps violés demeurent souvent enfouies, insondables…

Benoit



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