Choix du public :  
 
Nombre de votes : 281
 












 
Partager    twitter



festival-cannes.com

 

Hunger

Certain Regard
Royaume Uni / sortie le 19.11.2008


FAIM DE NON RETOUR





«Acceptez des vêtements de civils. Négociez !»

Steve McQueen a décidé de nous provoquer avec des images plutôt que d’écrire un scénario cohérent. On suit ainsi plusieurs personnages, dans la première moitié, tandis que dans la seconde partie du film, nous sommes focalisés sur un seul. Ce manque de ténacité entre les deux chapitres fait qu’il ne reste plus l’histoire du film en mémoire mais des images destinées à mettre mal à l’aise ; de ce point de vue c’est réussi.

Car voici l’émergence d’un vrai talent cinématographique, capable d’installer le stress dans un prologue paranoïaque avec quelques plans sobres. Il filme les détails : des miettes qui tombent sur une serviette, un flocon de neige qui vient fondre sur la peau, une pommade apaisante qui fait sursauter le corps abîmé… Mais sa réalisation presque arrogante, consciente de son brio, trouve alors ses limites dans des scènes superflues. Il s’éternise alors sur un plan sans intérêt, cherche son inspiration dans un onirisme déjà vu. Comme s’il voulait adoucir les atrocités qu’il dénonce par des instants où l’âme humaine parvient à s’évader de ses prisons…

McQueen s’avère donc plus efficace dès qu’il s’agit de nous choquer. Cette cellule pleine de merde et ces excréments grouillant de vers. Répugnant. Ces méthodes barbares où l’on torture sauvagement des « terroristes politiques » les traitant comme des animaux, leur laissant pousser les cheveux, la barbe, pour revenir à un état quasi primitif. Scandaleux. Même la séquence coiffure / baignade se révèle sanglante. L’humiliation est permanente, jusqu’aux choix des vêtements pour se substituer à leur nudité permanente. Toutes ces horreurs nous maintiennent éveiller. Evidemment le propos pourrait sembler binaire, avec les méchants britanniques qui cognent à mort et les victimes irlandaises. Mais McQueen a voulu faire un film sur un régime carcéral d’une vieille démocratie et l’aveuglement politique de Mme Thatcher à l’époque. Elle qui affirmait qu’il n’y avait pas de crime politique, punissait le crime par des actes tout aussi odieux et criminels… Matraquages. Coups. Galvanisation pour rendre les policiers les plus brutaux possibles. Légitimer ainsi une autorité pourtant moralement condamnable. Les mains ne sont pas sales, elles sont couvertes d’ecchymoses. Des traces de coups.

Puis le film change de nature et s’enferme dans une confrontation entre l’un des prisonniers et un prêtre catholique respecté. Huis-clos, échange bavard, dialogue fleuve. Un beau moment de cinéma qui se suffit à lui-même : une dialectique entre la destruction et l’autodestruction, le suicide et l’action politique, l’idéologie et la foi. Ce moment scinde le film en deux. Et les horreurs qui suivront ne seront plus identiques à celles jusque là observées avec dégoût et rage. Si Thatcher méprisait les grévistes de la faim, le spectateur lui aura vraisemblablement pitié devant cette décomposition vivante d’un corps de plus en plus affaiblit, à bout de souffle. Le corps est décharné, squelettique. Le cinéaste force nos boucliers protecteurs avec des images qui ne sont pas insoutenables, mais qui nous font partager ces souffrances physiques imperceptibles. Le film est, en cela, inhumain puisqu’il parvient à très bien restituer cette douleur ressentie, ce corps qui se vide de sa vie.

Mais dans son ensemble le film ne prend pas corps parce que justement ce film, aussi maîtrisé soit-il, est démembré entre ses deux histoires. Pire on ne peut s’empêcher de se demander qui est le responsable : le sourd ou l’aveugle.

vincy



(c) ECRAN NOIR 1996-2017