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L'âge des ténèbres

Sélection officielle - Fermeture
/ sortie le 26.09.2007


ARCAND LE BONHEUR ?





"J’ai perdu mes deux jambes, Monsieur. Il faut que je paye en plus ?"

Rien ne va plus dans le 21e siècle de Denys Arcand, et pourtant le réalisateur en tire un film divertissant et gonflé capable de dénoncer les pires maux de notre temps tout en provoquant une hilarité constante. Le réalisateur passe en effet à la moulinette les tics, les hypocrisies et les contradictions de la société avec une bonne humeur communicative. Cela tient notamment à une très bonne idée de cinéma : permettre à son malheureux héros de se réfugier dans des rêves éveillés tournés en technicolor et prenant le relais lorsque le quotidien devient trop intolérable. Le contraste entre ces fantasmes savoureux (se transformer en samouraï pour décapiter un chef stupide, être choyé par des femmes sublimes, gagner le prix Goncourt …) et la morne réalité sert le propos comique tout en dressant un constat ultra pessimiste sur l’état du monde : aucune chaleur humaine, pas de communication, un individualisme forcené et une solitude immense.

Ainsi, dans les transports en commun qui le conduisent chaque matin à son travail, Jean-Marc observe effaré des zombies pendus au téléphone ou enfermés dans leur petite bulle protectrice grâce à la magie des baladeurs. La musique devient alors une cacophonie de cordes stridentes proche de l’asphyxie. Une fois arrivé dans le stade immense où se trouve son bureau (un clin d’œil au fameux stade olympique de Montréal, gouffre financier sans fond), il doit ensuite écouter les histoires tragiques de ses clients, sans jamais avoir les moyens de les aider. Séquences d’un cynisme noir qui donnent tout autant envie de rire que pleurer tant les administrations y paraissent absurdes et inutiles, grosses coquilles vides pleines de suffisance et de bêtise, où l’on préfère dépenser des fortunes en séminaires de "motivation par le rire" ou de "re-calibrage feng shui" plutôt qu’en aides aux plus démunis.

Retomber dans le Moyen-Age

Féroce, Arcand fustige également le politiquement correct (les "non-mots", la patrouille anti-tabac), l’obsession de la performance, le repli sur soi. Dans un monologue épatant, sa femme révèle toutes les valeurs auxquelles elle a tout sacrifié pour satisfaire les exigences de la société : être sexy, réussir sa vie professionnelle, avoir une famille, être productif… On croirait des conseils tout droits sortis d’un magazine féminin, terriblement superficiels et matérialistes. Le bonheur et les émotions ne peuvent avoir de place dans une existence aussi rigoureusement maîtrisée.

Jean-Marc, lui, n’est pas en phase avec une époque qui a de telles exigences. Il reste désespérément extérieur et observe les autres avec des yeux effarés. N’ayant pas les armes pour s’adapter et étant incapable de se résigner, il est contraint de choisir des voies parallèles comme l’imaginaire et le fantasme, puis le sentiment d’appartenance à un groupe. La séquence du Moyen-Âge aborde ces univers parallèles et persistants où l’on se réfugie (jeux vidéo, jeux de rôle) pour fuir un monde dépourvu de repères. Ce sont des communautés très codifiées où chacun a une place bien définie. Les individus peuvent alors s’y laisser porter agréablement et oublier pour un temps leur vie réelle. Si ce n’est qu’en mettant en scène un discours religieux appelant à la croisade, Denys Arcand dresse implicitement un parallèle terrifiant entre ces temps moyenâgeux de pacotille et notre époque. Même peur de l’autre et même renfermement sur soi. Ce serait donc cela l’alternative à une vie misérable, rejoindre un groupe fondé sur l’exclusion d’une partie de la population et retomber définitivement dans le Moyen-Âge ?

Décidément, L’âge des ténèbres est bien pessimiste. C’est sans doute pourquoi le réalisateur a cédé à la facilité d’adoucir son propos avec plusieurs scènes de fin qui n’apportent rien d’essentiel, ainsi qu’avec une trop longue séquence moyenâgeuse. Ces deux passages à vide font perdre au film de sa vivacité et de son impact. Heureusement, les rumeurs courent déjà sur la Croisette que cette version ne serait pas définitive… Un coup de ciseau par-ci par-là, et l’on passera peut-être d’un divertissement intelligent à une œuvre incontournable.

MpM



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