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Control

Quinzaine des réalisateurs - Ouverture
Royaume Uni


HE’S LOST CONTROL





"On est Joy Division, vous êtes la foule, bonsoir !"

Le problème avec les grands artistes morts, c’est qu’il est tentant pour les scénaristes d’imaginer quantités d’interprétations tirées par les cheveux et d’allégations plus ou moins fantaisistes pour expliquer le moindre de leurs gestes ou décrypter leur œuvre. Voilà pourquoi on craignait donc presque automatiquement le pire de cette bio pic de Ian Curtis qui, lui, en plus, s’est suicidé en pleine apogée musicale à l’âge de 23 ans. Autant d’a priori balayés avec sécheresse et efficacité par la rigueur implacable d’Anton Corbijn.

Le réalisateur ne tente à aucun moment de livrer des réponses toutes faites sur son personnage mais en dresse au contraire un portrait brut et désintellectualisé. Visiblement touché à la lecture du scénario (lui-même adapté du récit autobiographique de Deborah Curtis, la femme de Ian) par la vulnérabilité à fleur de peau du chanteur, il construit tout son film autour de cette facette complexe. Le chanteur génial de Joy Division apparaît ainsi comme un être mélancolique et solitaire qui ne vit que dans l’instant. La joie de vivre est remplacée chez lui par une sorte de gravité fébrile, d’attente suspendue. La manière dont il demande Debbie en mariage, au détour de la conversation mais avec une intensité presque excessive, met en lumière cette nervosité intérieure qui paraît guider la plupart de ses choix. Ne devient-il pas chanteur sur un coup de tête, de même qu’il décide par bravade de tout faire pour que le groupe accède à la gloire ?

Lorsque les choses tournent mal, Corbijn filme son héros comme un oiseau blessé, un homme pressuré et à bout qui n’a plus aucune prise sur les événements. Curtis déteste cette sensation de ne plus contrôler ni son propre corps (en raison des violentes crises d’épilepsie qui l’accablent), ni ses sentiments (voulant aimer à la fois sa femme et sa maîtresse), ni sa vie (la notoriété du groupe le prend totalement au dépourvu). Pour lui, la seule réaction d’autodéfense possible est alors d’utiliser cette accumulation de souffrance pour écrire. Control montre ainsi un Ian Curtis se vampirisant lui-même pour nourrir les textes de ses chansons. Cela se traduit à l’écran par une utilisation audacieuse des chansons originales du groupe, faisant systématiquement écho aux événements survenus dans la vie de l’artiste : la mort d’une jeune femme épileptique pour "She’s lost control", ses difficultés de couple pour "Love will tear us apart", etc.

Sam Riley, qui incarne Ian Curtis, réalise une prestation époustouflante. Il adopte la gestuelle si particulière de son personnage avec un parfait naturel et retranscrit à l’écran sa complexité sans avoir recours à aucun artifice. Chacun de ses regards est un appel au secours, ses silences des cris de désespoir, ses passages sur scène autant de séances d’auto- flagellation. Et quand la dernière partie pêche un peu par excès de lenteur, c’est encore lui qui sauve la mise en rehaussant le niveau de son jeu jusqu’à n’être plus qu’une enveloppe corporelle décharnée et une âme en souffrance, privée de tout désir, de toute joie, de tout espoir.

Les seules touches de légèreté viennent des références à 24 Hour Party People de Michael Winterbottom, qui racontait l’émergence et la chute de Joy Division par le prisme des "années Manchester" et du label Factory créé par Tony Wilson, découvreur du groupe. On y voyait les mêmes épisodes (le concert fondateur des Sex Pistols, la signature du contrat, les premiers concerts du groupe, le suicide de Ian Curtis) sous un angle légèrement décalé, dont Corbjin semble par moments s’être inspiré. Des clins d’œil qui rendent l’hommage moins pesant et solennel, soit exactement ce que Ian aurait pu souhaiter.

MpM



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