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La raison du plus faible

Sélection officielle - Compétition
Belgique


LE CLAN DES LIEGEOIS





«- Je suis à l’embouteillage.
- Mon rêve !
»

Belvaux signe un polar dans le veine des Melville, Verneuil, Deray et surtout une forme d’hommage à Simenon, enfant du pays. La raison du plus faible n’est pas toujours à son meilleur, mais il est clair qu’entre détresse sociale et réflexions désopilantes, ce film noir se décale des classiques pour emprunter des chemins plus escarpés, préférant le hors-champ voire même le contre-emploi. La vie a ses philosophies, son bon sens, mais cela ne suffit pas aux personnages pittoresques d’être sages ou justes. Comme eux on aime bien savoir à qui on à faire. Une bande de Pieds Nickelés rocambolesques dans un décor aux allures de rêve : tant de evrdure, de si jolies collines, une belle rivière. Mais aussi les usines, les barres HLM, les bus colorés mais pas gais. Pourtant nos lurons sont joyeux. C’est l’histoire de gros cons sympathiques, préretraités ou futurs chômeurs. Des gueules de prolos qui cherchent un rayon d’espoir dans cet avenir terne. Le temps les a tous emprisonnés. Le temps, vecteur essentiel qui les désempare et les poussent à l’irréparable.

Le cinéaste Belvaux illumine ainsi l’innocence. Journées ensoleillées et fête à gogo. Il y a une candeur , une naïveté qui rend le film soit un peu simpliste, soit enfantin. Tout cela n’est qu’un jeu jusqu’au moment où le pistolet est chargé. Des garçons qui sont restés des gamins. Des hommes aux jambes coupées, aux rêves anéantis, aux diplômes inutiles, au passé tatoué. Ils trébuchent. Des boulets impuissants mais dignes. Une femme qui a appris, avec les autres, à se débrouiller toute seule (hélas, Natacha Régnier hérite d'un rôle ingrat, mal écrit et ne peut rien faire pour le sauver). Le film transpire une humanité qui fait du bien. Malgré l’orgueil, les bêtises, les caprices, la frustration, la colère. Nos failles, quoi.
C’est sans aucun doute la partie la plus brillante et la raison de voir ce film, dialogues acidulés inclus : « - T’es vraiment un con.
- Tu me l’as déjà dit.
- Oui mais t’es tellement con qu’il faut le dire deux fois !
» Manque plus que Gabin et Ventura.

«Y a rien à dire, y a rien à attendre» dans ce monde. Y a que de l’honnêteté et de l’injustice. Comment fait-on équilibrer les deux (autrement dit quel est le prix à payer pour redistribuer les richesses ?). Le film est un grand cri de désespoir malgré sa légèreté et son apparente action. Simulacre de films de genre. D’ailleurs le braquage nous est récité. Il suffit de fermer les yeux et d’imaginer. On s’y croirait. Mais on n’y est pas. Belvaux réalise très bien l’anti-film hollywoodien, le casse minable, la dure réalité de cette adrénaline qui peut mener à la morgue ou en cellule, la précarité misérable de ses responsables. Même le hold-up est calme, sans rebondissements, dénué de sensations. Le film aurait pu être un téléfilm, il ne l’est jamais car la caméra est toujours placée là où on ne l’attend pas, subjective ou humble. Le plaisir est de voir les codes du polar détournés. Ce n’est ni la platitude terne d’un Navarro, ni les effets colorés d’un film dopé aux dollars.

«C’est facile d’avoir des idées. Mais c’est difficile d’aller jusqu’au bout.» Belvaux tient à peu près son histoire fatale, s’attardant sur les situations, les visages, s’inspirant des bandits au grand cœur, salaud malgré lui. Il y a quelques belles envolées panoramiques. Et lorsqu’on voit ce gros barbu en chaise roulante portant dans ses bras un intello en sang, on se dit : « drôle de Piéta ».
Hélas, au début comme à la fin le film s’étire. «Plus le cœur bat vite, plus ça tourne au ralenti.» La fin s’approche. Issue, impasse, peu importe. De battre notre cœur lui s’est un peu arrêté. Après tant de chamade et de chamailleries, nous voilà suspendu à l’envol programmé. Et un peu trop long. Pour ne pas dire complaisant.
Le récit était tendu en soi, plutôt bien maîtrisé, entre cavale idéaliste et social éclairé. L’histoire était en acier trempé. Trop complaisant avec lui-même, et son personnage en quête d’un pardon tardif, Belvaux oublie que le temps tourne et qu’on sait déjà la fin. Tragédie où les mots sont dévalorisés mais beaux, c’est comme si il n’y croyait plus, à ce monde où l’argent est roi, où le sang coule à flots, où l’amour n’existe plus. Noire, mais pas corsée, cette comédie humaine.

V.



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