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Red Road

Sélection officielle - Compétition
Royaume Uni


BIG BOTHER





"- Se déchausser, ça fait partie des petits plaisirs."

Premier film presque magistral pour Andrea Arnold. Il est rare qu'un film soit si bien écrit, interprété et joliment filmé. Bien sûr il manque d'arrière-plans, de cette sous couche qui nous donnerait envie de le revoir immédiatement. Red Road préfère se concentrer uniquement sur son personnage central, pour nous en décrypter tous les ressors de sa psychologie.
Kate Dickie, comme le fantôme réincarné de Katrin Cartlidge, offre corps et âmes à cette femme toujours sous le choc d'un passé brisé. Nuancé, subtil, sensible, son jeu simule parfaitement l'humanisme qu'elle est censée dégager tout comme sa face cachée. À l'image de son métier : observatrice de nos quotidiens, certains parleraient d'intrusion, de viol par caméras de surveillance interposées; mais aussi vigie, prévenante, cherchant à éviter les drames. Pleurant devant les larmes de ses concitoyens, comme pour mieux évacuer (ou éviter) ses propres douleurs. Pourtant une vie sans accidents ça n'existe pas.
Avec un sujet aussi fort, il aurait été facile d'être démago. Mais le script va au delà des préjugés qu'il refuse d'emblée. Nous découvrons les faits au fur et à mesure, permettant de nous maintenir en attention. La tension, elle, provient d'un habile montage, où les images sont au coeur de la narration et l'économie de mots toujours essentielle, significative. Le rythme est bien soutenu et la multiplicité des petits écrans créent un tempo parfois brillant. Et cependant muets. Car elle sait regarder, mais sait-elle écouter? Il y a peu d'explication. Et le film est suffisamment intelligent (et respectueux du spectateur) pour ne pas avoir à trop justifier les actes. Les images font d'utiles raccourcis.
Rien de rébarbatif car l'histoire n'est pas si simple. Derrière ce décor glaçant, mais élégant, les petites touches de rouges flamboyant amènent à la montée aux enfers, quand l'innocente danse avec le démon. Rouge monochrome. Rage froide. Le film ne s'arrête pas à ce flirt incongru entre une victime et son monstre d'ennemi, il apporte par petites touches de nombreux éléments qui nous dévoilent des vérités déguisées, des arrière-pensées insoupçonnées.
Il ne faut donc pas sanctionner sans savoir. Et l'oiseau fragile et tendu s'avère être aussi rapace que celui qu'elle condamne. Red Road ce n'est pas simplement une traversée du Styx. faut-il, contrairement à Orphée, s'autoriser de revenir. Vivre à travers les autres (en les analysant, en les scrutant) n'autorise pas à ne pas vivre pour soi-même. Cela nous approches des frontières de la folie.
Ce qu'elle atteint. Dérangée dans un territoire rempli de grossièretés. Tandis que le film lui garde toute sa raison, une forme de rigidité clinique, une esthétique à la Lodge Kerrigan. Jusque dans cette déshumanisation fascinante, intrigante, angoissante. Le cru se mélange aux sensations, comme le film laisse son héroïne contaminée par un sale virus : l'impardonnable.
Toutes ces souffrances humaines aspirent à une sérénité. Les voies pour y accéder sont parfois impénétrables. Arnold parvient, avec une troublante évidence et une séduction visuelle indéniable, à nous faire aimer cette histoire morbide et sensuelle, sordide socialement et pleine d'espérance. "Chaque bout de bois est différent. Il faut le laisser devenir ce qu'il veut." Comme un scénario dogmatique se mue en film organique, unique.

v.



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