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Factotum

Quinzaine des réalisateurs - Compétition
/ sortie le 23.11.05


BUKOWSKI PARANO





"-Les gens n'ont pas besoin d'amour, mais de réussite."

Bukowski écrivait que "faire un truc ennuyeux avec du style, c'est de l'art..." Factotum n'est donc pas de l'art. Non pas qu'il manque de style. Mais ce n'est jamais ennuyeux. Bent Hamer nous avait déjà étonné avec son Kitchen Stories. Il a ce talent si particulier de créer des atmosphères, même réelles, et de les modeler à son univers, stylisé, esthétique. Cela peut paraitre surprenant qu'un cinéaste norvégien s'attaque à un mythe américain. cependant, à l'opposé de la démarche distante et abstraite d'un Von Trier, Hamer a préféré adapter son regard à une vision caricaturale de cette civilisation en perdition : bars, petits boulots, jeux, valeurs morales oppressives... Une Amérique du Midwest qui ne comprend pas un poète errant comme Bukowski, et inversement. C'est ce décalage qui produit l'effet euphorisant qui traverse tout le film, malgré les gueules de bois, le chômage, les déprimes... "Feel bad?" "Ca pourrait aller mieux." Le film aurait pu être un cran au dessus. S'il regarde Bukowski avec justesse (et justice), jamais ses pensées ne sont incarnées. Il n'y a pas de chair, pas de cuite, juste l'illustration distante de son vécu. Sans aller jusqu'à du Pasolini, nous attendions peut-être plus de sensasoriel dans cette oeuvre délirante. Car ne vous y trompez pas : il s'agit d'une comédie. Certes le héros est décalqué, décalé, à côté de la plaque.
Matt Dillon, épatant, semble naturellement fatigué, pâteaux, empaté. Ce fainéant qui s'interroge sur le sens de la vie ne le cherche pas à travers un boulot - il se serait bien entendu avec nombre de français. "Vous êtes viré, Monsieur Chanaski" est la phrase la plus répétée du film. Boire ou bosser, c'est tout choisi. Car la boisson est forcément plus passionnante, variée, colorée, savoureuse qu'un job de merde. Et parfois la séquénce s'avère franchement comique. Devenir chauffeur de taxi requiert quelques dons, car conduire ce n'est pas avancé, et autant vous pouver bander en conduisant, autant il est difficile d'éternuer... Cela n'enlève rien au drame humain que vivent ces personnages noyés dans l'alcool et la misère. En marge. Parce qu'ils sont bourrés, leurs réactions n'ont rien de normales, tout en étant naturelles. de quoi produire de l'effet, en l'occurrence : rire.
Entre narration en voix off intime et scènes cocasses (le meilleur étant le pansement autour des couilles atteintes par la surdose de crème anti morpions), Factotum est de très bonne facture. Drame social et comédie de moeurs, gags et déchéance, l'esprit de l'auteur ne transpire pas à travers le film. Autrement dit, le film n'a rien de sordide ou de poétique au sens visuel du terme. Hamer ne fait que transposer la pensée Bukowskienne (et ses absences) dans un monde réel (ici Minneapolis). En parallèle, des personnages secondaires s'invitent occasionnellement dans cette noyade éthylique. De filles paumées en hommes ridicules et archaïques (le père, le compositeur d'opéra, la plupart des patrons), il s'agit d'une succession d'adiueux à des visages qui deviennent fantômatiques. Blasphèmateur ou philosophe, Chanoski / Dillon balance avec une franchise qui fait du bien. Sa désobéissance n'a rien de civilisée. Le rebelle parfait. Sauf quand il fait le méange. "J'ai décide de nettoyer l'appartement. J'avais l'impression de devenir une vraie tapette." Et quand vous connaîtrez la suite, vous verrez que ses (rares) efforts ne sont jamais récompensés. Du coup il encaisse les humiliations et les chèques ("... et me bourrer la gueule. Ce n'est peut-être pas noble. Mais c'est mon choix.")
De l'art d'être libre, totalement libre, dans un monde qui est de plus en plus une prison. Ce plaisir est immense. Et Hamer confirme son sens du cinéma, en sachant racontant une histoire, en compatissant avec les marginaux, les isolés. Ceux que l'on rejette parce qu'ils ne suivent pas le chemin, le droit chemin. L'allure gauche, ils ont trouvé leur voie du milieu, entre sexe, anesthésie et résistance. Une soif d'absolu, pour ne pas avoir à mourir de son vivant, ou pour pouvoir enrager même muet ou face à des sourds. Compilation de petits moments désopilants, la rate est dilatée, le foie, le nôtre ne risque rien. Et ces tragiques petites histoires forment un petit bijou de cinéma, certes un peu artificiel, maniéré même, par rapport au sujet. Mais perpétuellement attachant. Humain. Désespérément humain.

vincy



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