Production : Entre chien et loup, Agat films, Araneo, Ateliers de Baere
Réalisation : Lucas Belvaux
Scénario : Lucas Belvaux
Montage : Ludo Troch
Photo : Pierre Milon
Décors : Frédérique Belvaux
Distribution : Diaphana
Son : Henri Morelle
Musique : Ricardo Del Fra
Durée : 116 mn

 

Gilbert Melki : le ferrailleur
Claude Semal : Robert
Patrick Descamps : Jean Pierre
Lucas Belvaux : Marc
Natacha Régnier : Carole
Eric Caravaca : Patrick
Elie Belvaux : Steve

 

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La raison du plus faible

Sélection officielle - Compétition
Belgique

Un clan soudé




Belvaux en compétition officielle ? Son précédent opus était une trilogie – tour de force (Un couple épatant – Cavale – Après la vie). Le public, les critiques et plus tard les César ont acclamé l’acteur / réalisateur, déjà vu dans Poulet au vinaigre, Désordre, Madame Bovary, Joyeux Noël, Demain on déménage... où il croise Natacha Régnier (prix d’interprétation à Cannes pour La vie rêvée des anges). C’est presque une histoire de famille finalement cette Raison. Toujours produit par Agat Films(le clan Guédiguian). «La trilogie n'aurait sans doute pas vu le jour sans Robert Guédiguian, qui a été d'un grand soutien à un moment où le projet connaissait des difficultés. C'est un cinéaste pour lequel j'ai beaucoup d'admiration. Nos films ne se ressemblent pas forcément, mais ont des points communs, à commencer par le souhait de donner la parole, et leur dignité, aux plus faibles.» Aussi, on y retrouve Gilbert Melki (déjà épatant dans la trilogie de Belvaux, et vu à Cannes cette année dans ça brûle de Claire Simon) et le comédien et metteur en scène Patrick Descamps (Jaquillat dans Cavale et Après la vie, mais aussi excellent dans La mémoire du tueur).
Le film rassemble aussi Eric Caravaca (qui a monté les marches avec La chambre des officiers et vient de réaliser son premier film, Le passager), le chanteur, romancier, compositeur et chroniqueur politique Claude Semal et le directeur de théâtre et comédien Théo Hebrans.
Il y a évidemment un lien entre le terroriste que Lucas Belvaux incarnait dans Cavale et le braqueur réinséré dans La Raison du plus faible. : même comédien, même solitude, même violence armée.

Une fin à bout de souffle
Mais ce sera tout. L’idée est venue d’ailleurs. Belvaux s’explique : «Je suis allé faire un débat dans un cinéma situé à Liège, situé dans un quartier au milieu de tours, juste en face d'une tour, que l'on voit dans le film, qui ressemble à un totem et où s'est terminé un fait divers assez célèbre en Belgique. Une fois encerclé par la police, le type a décidé de jeter le butin à la foule, les billets volaient partout, les gens les attrapaient et partaient. Certains ont été rattrapés, mais la police n'a bien sûr pas pu retrouver tout l'argent volé. Donc, certains se sont, non pas enrichis, mais ont récupéré un peu d’argent du larcin. Et puis le type s'est fait tuer. Cette fin m'intéressait visuellement, car tout ce quartier est extrêmement cinégénique. En revanche les personnages, en tant que truands -il s'agissait de grand banditisme- m'intéressaient moins, leurs motivations notamment. J'ai donc gardé le décor, le quartier, quelques éléments dans le mode opératoire (prise d'otages et braquage) et je les ai mixés avec un autre projet que j'avais, que je voulais tourner à Marseille et qui rejoignait un peu cette histoire de gens qui tout à coup décidaient de faire un hold-up. »
Parlant de la fin, il justifie sa longueur en conférence de presse cannoise : «Je tenais beaucoup à la longueur de la fin, cette fin dans le ciel, au sommet de ces tours, face au monde. C'était une façon de rendre hommage aux personnages, un appel d'air utile après les ambiances sombres qui ont précédé. Et puis je voulais aussi montrer que c'est dur de mourir, tout comme c'est dur de faire un casse. Dans la vie, ça se passe souvent à l'opposé de ce qu'on voit au cinéma, où on tire et où on tue très facilement. Je ne voulais pas rendre la violence spectaculaire.»

L’impasse
Au delà du propos purement cinématographique, Belvaux s’inscrit dans un 7e Art engagé, militant, activiste, social, humain : «En écrivant, j'ai beaucoup pensé à mes grands-parents. Ils ont connu des conditions de vie difficiles, même si ça ne les empêchait pas de rire beaucoup, le soleil est le même pour tout le monde.» Tourné à Liège, ville des Frères Dardenne, il évoque plutôt un film intime qu’un film qui exprime. « Je n'ai jamais milité. Mais là, c'est probablement mon film le plus personnel parce que je parle de gens que certes, je n'ai pas connus (je n'ai pas connus de mecs qui ont fait des casses), mais je me souviens d'un de mes grands-pères, de ma grand-mère... Ce grand-père était sidérurgiste-métallurgiste comme tous ses frères et beaux-frères. C'était une famille de métallos depuis les années 20. (...) C'étaient des vies épouvantables et cependant, ils savaient que l'année d'après ce serait un peu mieux, et l'année suivante encore un peu plus et que leurs enfants ne vivraient pas ça. » Mais « le problème aujourd'hui, c'est qu'on a l'impression que la situation sera pire pour nos enfants, on a un sentiment de panne, de régression.»
Le mobile du crime réside dans ce constat : «Moi, j'ai peur que l'on bascule dans ce genre de violence de fait divers. J'ai l'impression que l'on tend vers une société moins solidaire, où, tout à coup, ce qui construit une société démocratique est en train de disparaître au nom d'autres valeurs.» Vision pessimiste s’il en est que traîne Belvaux : «Je crains que l'on aille vers une société où finalement il y aura une sorte de tolérance, enfin pas vraiment de tolérance, mais d'acceptation d'un monde où les plus fragiles seront obligés de se débrouiller eux-mêmes. Petit à petit, les gens qui dérapent, qui ne savent plus comment faire, ne croiront plus en la démocratie, ils renonceront à l'idée de revendication, d'action commune pour aller vers une économie parallèle, souterraine, pas forcément le braquage, il peut s'agir de deals, de détournements de fonds, des affaires quoi ! Des trucs tombés du camion...»

Parfois pas assez d’amour
La raison du plus faible «c’est la raison de se redresser, de se mettre debout, de dire qu’on existe, de crier. » Le cinéaste lui donne une allure de film noir parce que ce genre «a l’intérêt de parler à tout le monde. C’est un mélange de divertissements, de spectacles… et puis on peut à travers ça raconter des personnages dans ce qu’ils ont de plus noir, de plus inquiet, de plus fragile. En fait le genre est un leurre, où le discours se greffe sur l’action.» Il précise dans une interview au Figaro : «Le film noir permet de montrer en arrière-plan, à travers des personnages ordinaires, une réalité politique, sociale. Ce qui m'inspire dans le cinéma, c'est la voie humaniste. Huston, Melville, Loach...» Cela ne l’empêche pas d’être moraliste ou déterministe. Belvaux refuse d’être un pousse-au-crime et au bout d’une trentaine de pages, «ça devient difficile d’imposer un comportement aux personnages.» «Tel que c’était parti je ne vois pas d’où pouvait venir le happy end.»
Peut-être dans les salles : le public pourrait avoir envie d’un film décalé par rapport aux sorties estivales. Il a reçu de bonnes critiques à Cannes, même s’il est reparti bredouille.
Et pour la prochaine fois ? «Cela me plairait de retourner à la comédie déjà abordée dans Pour rire ! On n'est pas obligé à chaque fois de pousser un cri, de se mettre en colère !»

V.



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